Tél : 05 46 22 05 16 - Librairie du Rivage -

Coups de coeur

La fin du monde n’aurait pas eu lieu
Patrik Ourednik
Des vies d’oiseaux
Véronique Ovaldé
L’apiculture selon Samuel Beckett
Martin Page
La Trêve
Saïdeh Pakravan
Charlotte Delbo
Violaine Gelly, Paul Gradvhol
Libre Livre
Jean Pérol
La Djouille
Jean Pérol
L’Infini va bientôt finir
Jean Pérol
La fille aux loups
Éric Pessan
Le sage des bois
Georges Picard
Tous les coups de coeur - Littératures française
Charlotte Delbo

Violaine Gelly, Paul Gradvhol
Fayard
322 pages
19.00 €

Pour cette chronique, nous laissons la plume à Jean-Paul Flamand

A PROPOS DE CHARLOTTE DELBO

 En cette année 2013, on commémore le centième anniversaire de la naissance de Charlotte Delbo. Mais on pourrait commémorer dans le même mouvement de mémoire le soixante dixième anniversaire du départ pour Auschwitz du convoi du 24 janvier 1943. Elle en faisait partie. Sur les 230 femmes que comptait le convoi au départ, elles ne furent que 49 à revenir. Dix-sept d’entre elles venaient des Charentes, onze de Charente Maritime (Royan, Etaules, Matha, plusieurs de La Rochelle, Saintes, …) et six de Charente, (Aigre, Cognac et autres lieux).
 La littérature concentrationnaire, comme l’a nommée Jean Cayrol, est considérable, dominée par quelques livres reconnus à juste titre comme majeurs, ceux de Primo Levi, Elie Wiesel, Robert Antelme, en particulier. Mais, à côté de ces grands noms, combien d’autres mériteraient d’être mieux connus et plus souvent cités., dont Cayrol justement, Kertesz, Pahor et, aujourd’hui, Charlotte Delbo. Ils ont tous en commun d’avoir traversé la face la plus ignoble de l’histoire du XX° siècle. Toutefois, autant de noms. autant de parcours individuels tellement les nazis ont mis de génie sadique à diversifier leurs pratiques de la déshumanisation et de la mort. Autant d’écrivains aussi, chacun créant sa propre écriture pour tenter de dire, au delà du témoignage descriptif, l’indicible de ce vécu.
 Et puis Charlotte Delbo. Une femme vivante, active, militante communiste dès 1932, elle fut secrétaire de Louis Jouvet pendant plusieurs années et le suivit en Amérique Latine au début de l’occupation. Mais, mariée à Georges Dudach, responsable communiste avant la guerre, engagé très tôt dans la résistance active, elle décide en 1941 de revenir en France pour le rejoindre et partager son combat. Ils vivent dans la clandestinité. Le 2 mars 1942 ils sont arrêtés ensembles par la police française. Livrés aux services allemands, ils sont emprisonnés à la Santé, à Paris. Dudach est fusillé au Mont-Valérien en mai 1942. Elle a été autorisée à lui dire un dernier adieu, le matin à 6 heures.
 Elle est envoyée au fort de Romainville où sont rassemblés les futurs déporté(e)s. Elle fait partie du convoi du 24 janvier 1943. Un convoi qui comporte des wagons d’hommes qui seront dispersés dans plusieurs camps nazis, et trois wagons de femmes. De façon exceptionnelle et inexpliquée, ces trois wagons sont directement orientés vers Auschwitz. Ou plutôt vers Birkenau, le camp des femmes. Elles y arrivent le 27 janvier. Elles y entrent en chantant la Marseillaise. Le 3 août 1943, il en restait 57 vivantes. Après quoi, Charlotte Delbo connaît le parcours du déporté résistant. Ces femmes vont être enregistrées, cette incroyable paperasserie des camps, et tatouées sur le bras gauche. Elles porteront toutes un numéro dans la série des 31000. La suite est connue : le travail harassant, le froid, la faim, les coups, les appels qui durent quatre heures par des froids polaires, le typhus endémique qui ruine le corps, les « cases » à quatre qui rendent le sommeil impossible. La mortalité est terrible, les chiffres sont là pour le dire. En janvier 1944, elles sont quelques unes dont Charlotte Delbo à être envoyées à Ravensbrück. Elles seront libérées par la Croix-Rouge et transportées en Suède d’où elles reviendront en France en juin 1945.
 Au camp, toutes ont partagé la même volonté : celles qui reviendront devront témoigner pour toutes celles qui y sont restées. Charlotte Delbo écrira, mais elle mettra longtemps, plus de vingt ans pour publier. Disons-le tout de suite : c’est une écrivaine au sens le plus plein du mot. Elle écrit sec, cru, des descriptions entomologiques de faits précis, signifiants. Pas de pathos, pas d’atermoiements. Juste, parfois, de grands éclats lyriques qui disent la violence du vécu et du ressenti.
 Elle publiera plusieurs ouvrages, récits mémoriels, poèmes, essais, pièces de théâtre qui, tous, portent sur cette expérience radicale d’où, en fait, elle ne sortira jamais complètement. Parmi ces titres, la trilogie Auschwitz et après (Editions de Minuit, 1970, 1971) est au cœur de la mémoire, de sa propre mémoire, de ce vécu tragique depuis les adieux à l’homme aimé à la Santé jusqu’au quotidien du camp. Et puis il y a ce livre bouleversant à bien des titres, qui précéda la trilogie, Le convoi du 24 janvier (Editions de Minuit, 1965). 
 Armée de ses propre souvenirs et en s’appuyant sur la mémoire de compagnes revenues, elle a reconstitué autant que faire se peut le parcours qui a conduit ces 230 femmes à Birkenau, et le sort qui y fut le leur. Charlotte Delbo a mis en annexe des tableaux permettant d’approcher la réalité sociologique de cette population de femmes. C’est une coupe transversale éclairante sur ce que fut le travail quotidien des femmes dans la Résistance dont on parle peu. Parce qu’elles étaient pour l’essentiel vouées à des tâches obscures de transmission, d’aides sous diverses formes aux réseaux, toutes activités considérées de second plan, peu d’entre elles ont connu la reconnaissance de leur résistance. Au point que plusieurs de celles qui en sont revenues n’obtiendront que le statut de déportées politiques et non de déportées de la Résistance, ce qui ne leur donnait droit qu’à une pension bien moindre. La République n’a jamais été généreuse à l’égard de celles et ceux qui se sont battus pour elle.
 Que retenir des tableaux de cette population que dresse Charlotte Delbo ? Les cinq plus jeunes avaient moins de 18 ans, la plus âgée en avait 76. Ces femmes viennent des profondeurs du peuple, peu de « bourgeoises » parmi elles. Beaucoup sont d’origine rurale, 162 (sur 230, rappelons le) n’ont été à l’école que jusqu’au niveau du certificat d’études primaires, seulement 23 ont fait une scolarité allant jusqu’au baccalauréat et au delà. 118 , dont une ostréicultrice, ont travaillé, souvent très jeunes, dans des métiers salariés peu qualifiés, 57 dans des emplois de services, seulement 27 dans des activités libérales ou d’enseignement. Il y eut aussi 3 lycéennes… Des « petites gens » principalement comme disait Siménon à l’époque. Pour la plupart elles ont été prises à cause de leurs activités de résistance : 119, plus de la moitié donc, étaient des communistes ou des compagnons de route, 12 venaient de réseaux gaullistes, 63 pour des activités interdites comme le passage de la ligne de démarcation, et même deux délatrices qui furent déportées avec celles qu’elles avaient dénoncées.
 Il ressort des récits de leurs arrestations que, pour la plupart, celles-ci furent le fait de la police française, de la gendarmerie française et des services spéciaux plus particulièrement chargés des communistes et des juifs. La lecture de ce livre nous oblige à revenir sur ce qu’on voudrait oublier : la police allemande, la Gestapo n’auraient pu faire grand chose pour lutter contre la Résistance si elles n’y avaient pas été considérablement aidées par les services de l’Etat français. Cette lecture rappelle aussi l’importance de la délation : bêtise, inconscience, méchanceté, envie, racisme au quotidien, anti - communisme primaire, on trouve de tout dans ces histoires. Y compris la maîtresse qui dénonce la femme de son amant pour s’en débarrasser, ou encore cette jeune femme, mariée et enceinte, arrêtée sans trop savoir pourquoi et qui est déportée alors que, parce qu’enceinte, elle pouvait rester en France, mais qui n’a rien dit parce que son mari était prisonnier en Allemagne et que cette grossesse était doublement illégitime.
 Ces 230 récits de vie et de mort sont fascinants à lire. Si on osait, on dirait que ça se lit comme autant de romans, mais c’est faux tant la réalité ici dépasse toutes les fictions. Charlotte Delbo fait revivre, sans pathos ni effusion inutile, la violence et l’absurdité tragique de ces parcours. C’est précis, limité aux faits essentiels, mais pour beaucoup d’entre elles, elle trouve le qualificatif, le détail signifiant, l’anecdote, qui fait vivre chacune de ces femmes.
 Elle en dit le courage, et la formidable solidarité, sororité devrait-on dire, qui les liait, et qui a rendu possible le retour de quelques unes. C’est Jorge Semprun qui, a écrit dans son dernier livre paru (Exercices de survie, N.R.F., Gallimard) que son expérience de la torture lui avait fait prendre conscience de ce que, face à elle, il n’était plus seulement un « être pour mourir », mais bien un « être pour les autres », car de son silence ou de sa parole dépendait la vie de beaucoup d’autres camarades. Etre pour les autres, même dans les circonstances les plus extrêmes, c‘est ce dont témoigne Charlotte Delbo en nous donnant à vivre les gestes sublimes que beaucoup de ces femmes ont eu les unes à l’égard des autres. Sublimes parce qu’accomplis avec l’abnégation de celle qui sait les conséquences possibles de son geste.
 Pourquoi s’arrêter aussi longuement, aujourd’hui, sur ce livre ? Ce qui frappe à cette lecture, et que pour ma part je trouve bouleversant, c’est la simplicité avec laquelle ces résistantes, ces militantes, sont entrées dans l’action clandestine. Cet héroïsme quotidien qui fait transporter des explosifs ou des tracts dans le cabas du marché, qui accepte ceux qui frappent à la porte sans rien demander, qui partage les logements trop petits et les tickets de rationnement insuffisants. Qu’est-ce que signifie aujourd’hui la notion même d’héroïsme, quand la presse évoque un « patriotisme économique » pour parler des millionnaires et milliardaires français qui n’ont pas encore choisi l’exil fiscal ? Qu’en est-il des notions de Patrie, de Nation, alors que la France n’a plus connu de guerre depuis plus de cinquante ans maintenant, et que la mondialisation abolit toutes les frontières ?
 Ce livre nous rappelle aussi que, pour reprendre la formule de Bertold Brecht, le ventre de la bête immonde reste toujours fécond. Sans doute la société française n’est pas prête à accepter un régime fasciste, mais qui eut dit, en 1932, que l’Allemagne allait basculer l’année d’après dans le régime national-socialiste ? Qui eût pu penser que ce pays de si haute, si belle culture, donnerait naissance à une pareille abjection ? On voit bien combien la crise économique génère des démarches populistes d’ostracisme et de rejet, sous diverses formes, un peu partout en Europe, allant dans certains pays jusqu’à des résurgences d’appel à un régime fort et au racisme. Comment alors consolider les bases d’un partage démocratique de notre espace commun, français et européen, si on n’en rappelle pas sans cesse les nécessaires fondements ?
 Il faut lire Charlotte Delbo. Tout.
 
Février 2013
Jean-Paul Flamand
 

 

le 23 août 2013


82 Bld Aristide Briand 17200 Royan